[INTERVIEW DE JEAN ZEID] Jeux vidéo: art total ou être cannibale ?

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Interview de Jean Zeid

Journaliste Jeux Vidéo

 

Sans doute le jeu vidéo aurait-il eu sa place dans les cabinets de curiosité s’il avait été conçu à la Renaissance, quelque part entreposé entre fossiles, reliques archéologiques et autres animaux empaillés. Il est vrai ces chambres, dont les murs étaient recouverts du sol au plafond par toutes sortes d’étrangetés, faisaient la fierté de leurs collectionneurs, et se voulaient exposer au regard ce qu’Emile Littré désigna comme « les choses rares, nouvelles, et singulières. » Or, le jeu vidéo n’est pas étranger de l’étrangeté.


 
 
 
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Deux siècles plus tard, c’est au tour de Jean Zeid, journaliste passionné et engagé, chercheur à ses heures perdues, de se saisir de cette curiosité technologique. A travers son ouvrage « Art et Jeux Vidéo » sorti aux Editions Palette, l’auteur nous propose non pas l’étude scientifique d’un objet, mais davantage le journal de bord de son voyage aux confluences culturelles : cinéma, littérature, peinture et jeux vidéo. Pour comprendre les remous d’une telle réflexion dans notre histoire de l’art, nous avons questionné l’auteur et sa démarche.

Marine Macq : Tout d’abord, d’où vient votre passion pour le jeu vidéo et son potentiel artistique ?

JEAN ZEID : Difficile à dire… Sans doute à l’époque de l’âge d’or du PC, les Half-Life, Deus Ex, Sim City… Le potentiel artistique du jeu vidéo était déjà entré en action depuis bien longtemps, mais c’est seulement à ce moment-là que j’ai vu la possibilité pour un jeu d’être un compagnon de la « bonne vie » comme disait Montaigne. Il a fallu ces dizaines et des dizaines d’heures de jeu à la fin des années 90 pour que je puisse enfin voir ce potentiel derrière le simple divertissement. Le jeu vidéo m’accompagne depuis que je suis enfant, j’ai son âge. Je ne voyais donc pas le nécessité de le faire sortir de la case « loisir ».

M.M : On connait aujourd’hui encore de nombreuses réticences qui entravent la reconnaissance critique de l’art vidéoludique. La sortie de cet ouvrage est-elle en réponse à ces critiques ? Autrement dit, s’agit-il d’une réflexion critique (politique ?) ou seulement d’une invitation à la découverte ?

J.Z : Non, ce n’est pas une tentative de légitimation du jeu vidéo comme art. Plutôt le début d’une recherche : qu’est-ce que l’art du jeu s’il y en a un ? Évidemment, poser la question, c’est un peu y répondre. Je l’ai conçu comme une invitation aux voyages, celui de l’histoire des jeux vidéo, et plus modestement de l’histoire de l’art. Le jeu vidéo est aujourd’hui banalisé mais n’a absolument pas gagné ce statut artistique. Seuls 7% des Français estiment d’ailleurs que c’est une culture, derrière la pêche et la chasse. Donc même les joueuses et joueurs n’en sont pas convaincus. Or, pour que l’art soit art, il faut une reconnaissance publique, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Mais l’idée politique fait son chemin. Dernièrement, la ministre de la Culture a reconnu le jeu vidéo comme une culture, et plus seulement comme un secteur économique. Au pays de l’exception culturelle, ça veut dire beaucoup.

Exposition Game Story, Grand Palais, France, 10 novembre 2011, 9 janvier 2012.

M.M : Combien de temps la conception de l’ouvrage a-t-elle duré ? Surtout, comment avez-vous procédé pour son écriture ? Est-ce le journaliste qui parle ou le passionné ?

J.Z : Une petite année car le travail d’iconographie, de recherche des illustrations a été long. Avec l’éditeur, on voulait vraiment les bonnes images. La moitié du livre est une comparaison entre le jeux vidéo et les arts déjà installés. J’ai procédé comme une recherche un peu naïve, sans vraiment savoir où j’allais. Je me suis laissé conduire par mes lectures, des catalogues d’expositions, des essais, des jeux aussi. Je l’ai écris, je pense, à la fois comme journaliste, comme passionné et comme le jeune chercheur d’autrefois, ayant quelques années en université de philosophie derrière lui.

M.M : L’ouvrage est subdivisé en de nombreuses parties thématiques qui questionnent l’art du jeu vidéo dans sa diversité et surtout, son rapport aux autres médias : cinématographique, pictural, etc. Pourquoi avoir fait ce choix ?

J.Z : Pour le confronter aux autres. Le jeu vidéo est souvent étudié dans sa bulle. Or, personne ne vit dans une bulle. Le jeu vidéo est traversé par la déjà longue histoire de l’art et de son commerce, même sans le savoir. On a davantage l’habitude de l’inscrire dans la genèse de la révolution informatique. J’ai voulu d’autres angles pour revenir à cette même question qui traverse le livre : c’est quoi l’art du jeu vidéo ? Du reste, il y a quelques comparaisons qui font sens, comme avec les impressionnistes, mais je laisse les futurs lecteurs lire le reste dans l’ouvrage.

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A gauche, Minecraft, screenshot. A droite, Georges Braque, Paysage des carrières Saint-Denis, Huile sur toile, 1910. Saint Louis Art Museum, Missouri. L'auteur présente un parallèle entre l'esthétique du peintre Braque (1882-1963), figure majeure du cubisme au coté de Pablo Picasso (1881-1973), avec celle de l'oeuvre Minecraft (2009) et sa mosaïque environnementale.

M.M : Pourquoi avoir choisi pour titre de votre ouvrage « Art et Jeux vidéo » et non « L’art du jeu vidéo » ?

J.Z : Parce que je ne suis toujours pas sûr que le jeu vidéo soit un art, même si au fond de moi, j’ai la réponse. Et il me reste encore des recherches à mener. Et puis, je voulais aussi intégrer les arts en général afin de bien faire comprendre que je traiterai aussi d’autres cultures que celle du jeu vidéo. Je voulais le confronter aux autres, le sortir de sa bulle en quelque sorte.

M.M : Comment voyez-vous l’avenir de la création vidéoludique ? Un changement des mentalités est-il en perspective selon vous ? Si oui, pourquoi ?

J.Z : Le changement de mentalité le plus récent a débuté en 2008 avec l’avènement du jeu vidéo indépendant, la possibilité pour des créateurs de vivre de leurs créations, indépendamment des leaders économiques du secteur. Même si parfois l’utilisation du terme « indépendant » est impropre ou exagérée, le message est clair : des auteurs peuvent s’exprimer en leur nom, au-delà du sacro-saint collectif et du carcan marketing. Depuis dix ans, ce jeu vidéo indépendant suscite de plus en plus de curiosité et oblige d’ailleurs tous les acteurs à regarder de plus près cette notion d’auteur, et donc d’artiste. C’est peut-être une étape cruciale…

Marine Macq : Souvent décrié comme un être cannibale, le jeu vidéo n’est pourtant pas le seul réceptacle de formes artistiques héritées. Bien plutôt, il est un hybride qui se complait à bouleverser les codes pour renouveler sans ménagement notre écriture de l’histoire de l’art.

 
MARINE MACQ